Ce matin, je voudrais saluer Paul Krugman, qui, dans son édito-colonne du 16 février (IHT, NYT), intitulé Teetering on the edge, laisse entendre que la crise pourrait durer plus longtemps que prévu – 10 ans ? – et que les Républicains, qui retardent l’adoption du plan de relance d’Obama et veulent l’émasculer, font de l’équilibre au bord du vide au-dessus duquel l’économie américaine – et par conséquent mondiale – reste en équilibre fragile. Il rappelle aussi que le plan du Président est probablement sous-dimensionné pour réussir ce qu’il ambitionne..!

Donc l’idée que les choses ne vont pas se remettre en ordre rapidement, que le mal est plus profond que beaucoup ne le croient encore, qu’il s’agit d’une rupture profonde de paradigme dans le système socio-économique gagne du terrain.

Le Canard Enchaîné (4 février 2009) se paie une tranche des économistes médiatiques dans son bêtisier des « Madoff » de l’économie, avec la dent la plus dure pour l’ineffable Alain Minc, ancien patron du Monde et gourou de tous les présidents, de sociétés (Francis Mer) et de la France (Sarko, pour n’en citer qu’un). Divertissant, la médecine du rire, qui soigne les lecteurs mais pas l’économie !

Cela m’amène à mon premier moulin à vent dominical, celui des élites, des best and the brightest. Dans sa version moderne, on ne parle pas des aristocrates, mais des élites issues du système prévalent de méritocratie basé sur les talents individuels, qui dans nos sociétés à la Darwin, accèdent au pouvoir à la seule force de leur intellect. On entend beaucoup dire ces temps-ci que la crise doit être résolue par les plus doués d’entre nous, par conséquent par ceux qui sont déjà en place ou leurs héritiers, par le sperme ou par la matière grise : d’ailleurs, si on en croit le Canard, il sont déjà en lice pour se hisser à la hauteur de leurs responsabilités ! Un peu comme les néo-cons qui se relancent sur les ruines du système Bush, il n’y a que cuex qui perdent leur temps à lire l’histoire, que cela dérange !

Ne sommes-nous pas là en plein sophisme, en pleine rigidité intellectuelle ? En quoi un jeune trader hyper-talentueux peut-il mécaniquement contribuer à la sortie de crise, si les salles de marché sont placées sous tutelle forte et rigoureuse ? En quoi un grand patron qui a construit son entreprise en surfant sur des plus values gonflées, e anticipant avec finesses et vision les idiosyncrasies future d’un marché en pleine accès de boulimie bulleuse, peut-il trouver le chemin de la survie et (???) d’une nouvelle croissance – si ce mot a encore un sens aujourd’hui ? Sauf à croire que tous ces gens sont tellement doués, surdoués, qu’ils vont comprendre instantanément la nouvelle donne et réagir intuitivement au même niveau d’excellence que l’ancien paradigme ?

L’histoire nous donne-t-elle beaucoup d’exemples de ces gens hyper-adaptables et plastiques ?

Regardez par exemple les surdoués du sport ou de la culture. Maradona, Zidane, Monzon, Tyson n’ont pas réussi à se refaire une deuxième carrière. De la même façon, beaucoup de romanciers n’écrivent qu’un seul roman… Beaucoup d’acteurs ne jouent qu’un seul rôle…

Clin d’oeil supplémentaire pour se méfier des hommes de pouvoir, l’essai de Sherwin N. Nuland (Foreign Affairs, Nov.-Dec 2008), Political Disorders, qui explique que beaucoup de patrons, das les affaires ou la politique, souffrent d’une véritable maladie mentale, apparentée à celles des psychopathes, appelée maladie de l’arrogance (the hubris syndrome). Pour être juste et rendre à César, etc., c’est la critique d’un livre de D.Owen, In sickness and in Power, illnesses in heads of government during the last 100 years !

Donc, les acteurs du renouveau, si il est accessible, ne sont pas à rechercher uniquement dans les rangs de ceux qui ont échoué – et qui peuvent compter encore parme les riches, les très riches du monde !

Deuxième moulin à vent, le discours sur la crise.

Plus précisément, si on n’avait pas affaire à une crise, mais à plusieurs crises, vive la théorie des catastrophes !

Je vois au moins trois crises, peut-être quatre ou cinq…

Crise numéro 1 : la bonne vieille crise économique, au coeur de tous les débats actuels. Pas besoin d’en rajouter.

Crise numéro 2 : la crise écologique liée au réchauffement climatique, mais aussi à l’épuisement des ressources naturelles non-renouvelables, qu’on parle de pétrole ou de lithium, d’uranium 235 ou d’indium. Elle est présente dans le monde réel, dans les médias et dans les opinions, publique ou des fameux leaders d’opinions, les experts ou les hommes de métiers.

Crise numéro 3 : la crise toxicologique, liée à l’univers de produits chimiques dans lequels nous sommes immergés, dans notre existence urbaine ou rurbaine. Encore émergente, pas aussi claire ni démontrée que les deux autres, elle annonce une montée de pathologies nouvelles qui devraient empoisonner la vie quotidienne des gens et peut-être limiter leur espérance de vie. Comme si la « civilisation » avait engendré les outils de la chute de la mortalité et, en même temps et en contrepoint, mis en place un système d’apoptose démographique qui modère ou réduise l’espérance de vie, au moment où certains commençaient à rêver d’immortalité… C’est la crise que la directive européenne REACH affronte, mais avec quelle maladresse..!

Crise numéro 5 : la pauvreté, nord sud ( ce que l’on appelait le tiers monde) et internalisée dans nos propres sociétés (le quart monde).

Crise numéro 6 : la fin de l’histoire, la mort de dieu, le déclin de telle culture, la fin d’un monde, tous ces concepts attrape-mouches qui ont eu leur heure de gloire et qui traduisent une crise des valeurs – autre tarte à la crème – ou ad minima l’envie d’en parler. Je ne sais pas, personnellement, comme le faire, sauf à citer ces mots qui ne sont encore pour moi que des clichés.

Ce qui est fascinant c’est qu’on peut lire une trame unique derrière tout cela, quitte à en rester à une intuition, pour l’instant. L’économie, la croissance, ses moteurs (drivers) qui ont conduit à l’explosion démographique, à la crise climatique, à l’empoisonement hypothétisé du milieu urbain du quotidien, à la pauvreté, qui est séquelle du passé mais aussi nouvelle, et, plus tard peut-être, à une résurgence du chaos, dans le climat, dans les relations internatioanles, dans les relations sociales – dans la guerre ?

Mais trop de synthèses de ce genre participent à ce même chaos et à une toxicologie intellectuelle, qu’on appelait, jadis, café du commerce !